Projet d’enseignes de Montréal

 

Club-Soda

Quand on a demandé à Toulouse Plante de vider le garage délabré que le Club Soda avait abandonné à la suite de son déménagement au centre-ville, il s’attendait à y trouver des tas de ferraille et de débris. En tant que menuisier et constructeur, il lui arrive souvent de vider ou de démolir de vieux locaux et il aime dénicher des trésors, une habitude qu’il a héritée de son père, urbaniste et architecte. Toulouse collectionne les vieilles bouteilles trouvées par terre ou dans les murs, les plaques d’immatriculation rouillées, des enseignes vintage de Coca-Cola ou de Pepsi, et raconte même l’une de ses trouvailles les plus exceptionnelles : un réfrigérateur Coca-Cola des années 1940. Mais lorsqu’il s’est retrouvé face à une vieille enseigne du Club Soda, les souvenirs chaleureux de ses premiers concerts lui sont immédiatement revenus en mémoire. « Je te dis pas le nombre de poussières, tu pouvais même pas voir l’affiche tellement il y avait de terre par-dessus et de la poussière noire », se souvient Toulouse. « Moi, j’ai récupéré ça. »

 

L’enseigne que Toulouse a retrouvée avait été installée au premier emplacement du Club Soda, au 5240, avenue du Parc, que Guy Gosselin, le cinéaste André Gagnon, Joseph Martellino et Martin Després avaient ouvert en 1982. Ils avaient aménagé une salle de réception au-dessus d’un magasin de tapis, imaginant cet espace comme un nouveau type de salle de spectacle : un cabaret moderne et intime qui accueillerait des artistes de tous genres. À cette époque, plus d’un millier d’artistes et plus d’un million de spectateurs ont fréquenté le Club Soda de l’avenue du Parc[1]. La salle a attiré des grands noms de la musique anglophone et francophone, notamment Chris Isaak, Jeff Buckley, The Tragically Hip, Lenny Kravitz, Soundgarden, Oasis, Les Colocs et Jean Leloup.

Un billet de concert pour le groupe Oasis au Club Soda, mars 1995 (Tardif, 2025)

Le Club Soda a également servi de tremplin culturel pour le stand-up québécois grâce à ses très populaires « Lundis des Ha! Ha! ». Le 21 février 1983, les animateurs Ding et Dong (Serge Thériault et Claude Meunier), sont montés pour la première fois sur la scène du Club Soda devant une salle pleine à craquer. Entre 700 et 800 personnes ont assisté à la première, et plus de 400 personnes se sont vu refuser l’entrée à ce spectacle désormais légendaire, qui affichait complet. Le duo allait ensuite créer une série dérivée de leur spectacle, l’emblématique série québécoise La Petite Vie, consolidant ainsi le rôle fondateur du Club Soda dans la scène comique florissante du Québec.

Un article sur le premier spectacle de Ding et Dong souligne la nouveauté du stand-up (La Presse, 1983)

Cette même année fut marquée par un paradoxe : malgré l’explosion artistique qu’il avait suscitée, le Club Soda était déjà aux prises avec des dettes et des plaintes de voisins pour nuisance sonore. Les producteurs Michel Sabourin et Rubin Fogel se sont joints à l’équipe pour aider à sauver la salle, et en 1985, ils en sont devenus copropriétaires. Au début des années 1990, ils ont commencé à envisager de déménager dans un nouveau lieu. Selon Michel Sabourin, les transformations de l’avenue du Parc, la difficulté de trouver des places de stationnement dans cette rue devenue une véritable « autoroute », ainsi que le fait que de nombreux humoristes se produisaient maintenant dans des salles plus grandes, avaient rendu le lieu obsolète, et il était temps de faire un changement.[1]

Pour passer à ce changement, les propriétaires du Club Soda se sont alignés sur la politique culturelle de Montréal. La ville avait alors entamé des efforts pour transformer l’ancien Quartier du Red Light, qui s’étendait historiquement autour du carrefour du boulevard Saint-Laurent et de la rue Sainte-Catherine. Le groupe du Club Soda a su tirer parti de cette évolution et a obtenu le soutien du Fonds d’investissement de la culture et des communications, grâce auquel il a acquis un immeuble datant des années 1870 qui se trouvait au cœur de l’ancien Quartier du Red Light. L’édifice avait abrité le Crystal Palace Theatre de 1908 à 1983, puis le New Orleans Cabaret à partir de 1991.[2] La bâtiment allait désormais poursuivre son existence en tant que cabaret au cœur d’un nouveau projet d’aménagement : Le Quartier des Spectacles. Dans une interview accordée à The Gazette en octobre 1998, Sabourin faisait remarquer que « le déménagement sur le boulevard Saint-Laurent s’inscrit dans le plan de la ville visant à redynamiser le quartier. […] C’est un peu comme le projet de réaménagement de Broadway à New York. L’idée est de faire à nouveau de ce quartier un centre culturel de Montréal, comme c’était le cas au début du siècle ». [3] En effet, un article de La Presse publié quelques mois plus tôt au sujet du déménagement du Club Soda avait déjà qualifié le quartier de « mini-Broadway montréalais »[4], tandis que Rubin Fogel, l’un des copropriétaires, affirmait que le secteur était « en train de devenir le quartier des théâtres de Montréal ».[5]

Le nouveau Club Soda a ouvert ses portes le 21 mars 2000, offrant un accès pratique au métro, un système de son et d’éclairage modernisé, et même un balcon rétractable. Enfin, le lieu se trouvait « en plein cœur de l’action, avec le festival Juste pour rire, les FrancoFolies et toutes sortes de nouvelles résidences étudiantes ».[6] En 2023, la société de développement culturel et le label Let Artists Be ont racheté le Club Soda. Il continue d’accueillir une grande variété d’artistes, d’événements, de soirées et de projections.

Pour Toulouse, la découverte de l’enseigne oubliée du Club Soda était un symbole chargé d’émotion, lié à son histoire personnelle avec ce lieu. « J’allais voir des vieux shows punk à l’époque, de musique pesante, métal. », se souvient-il. « Même quand j’étais jeune, à 16 ans, j’allais dans les shows qui étaient plus all-ages, qui n’avaient pas d’alcool. J’ai vu tous mes premiers bands de musique pesante. » Son premier concert dans cette salle – celui du groupe de métal allemand Kreator – l’a initié au genre, et il attribue au Club Soda le mérite d’avoir éveillé son intérêt pour le métal et le punk, qui ne l’a jamais quitté. L’enseigne symbolise à la fois les débuts de la salle et son propre parcours en tant que passionné de musique, à une époque où il passait son temps à aller à des concerts avec ses amis. « Les vieux chums, je les vois un peu moins. Ils ont des familles. Ils sont rendus à la campagne, ils sont rendus dans l’Ouest Canadien. », raconte-t-il. Mais cette enseigne lui rappelle une époque excitante où il allait souvent à des concerts, ainsi qu’une scène très soudée qui, selon lui, a aujourd’hui disparu à mesure que les salles de concert se sont modernisées. Malgré les offres du Club Soda et d’amis collectionneurs pour acheter l’enseigne, Toulouse a conservé ce trésor pendant 25 ans avant de le donner au Projet d’enseignes de Montréal. Intégrée à notre collection, l’enseigne rappelle les racines d’une salle emblématique et les souvenirs marquants qu’elle a créés pour d’innombrables amoureux de la musique à Montréal.

 

Writing and research by Marie Bernard-Brind’Amour

Image principale : L’établissement Club Soda situé sur Saint-Laurent (La Presse, 2023). [1]

 

[1]  Beaunoyer, J. (2000, March 2). Le Nouveau Club Soda ouvre enfin. La Presse, D6.

[2] Club Soda. Montréal Concert Poster Archive. Retrieved December 17, 2025, from https://montrealconcertposterarchive.com/club-soda/

[3] Club Soda clears hurdle for new spot. (1998). The Gazette.

[4] Le maire Bourque à la rescousse du Club Soda. (1998, August 21). La Presse.

[5] Soda’s new flavour. (2000, March 29). The Gazette.

[6] Sutherland, A. (1999, July 24). Club Soda put on ice. The Gazette.