
Cameras Simon
Pendant près d’un siècle, Simon’s Cameras a occupé le coin de la rue Saint-Antoine et de la rue Clark, dans le Vieux-Port de Montréal. Entreprise familiale multigénérationnelle, elle s’est transmise de père en fils puis au petit-fils, s’imposant comme une véritable référence en matière d’appareils photo et de matériel photographique dans la ville. Des appareils photo argentiques Leica aux curieux Instamatics Trimlite de Kodak, en passant par les caméscopes portatifs et les appareils photo numériques, Simon’s Cameras a guidé les Montréalais dans le monde en pleine évolution de la photographie, à mesure que celle-ci s’intégrait dans la vie quotidienne. Cette entreprise de longue date vendait une grande variété de matériel photographique, louait et réparait des appareils et du matériel, acceptait les reprises et achetait même du matériel d’occasion. Bien que le magasin fût spécialisé dans les appareils haut de gamme, il était un lieu incontournable pour les professionnels comme pour les amateurs, un guichet unique pour les Montréalais intéressés par la photographie.
Simon’s Cameras a officiellement ouvert ses portes en 1930, mais le magasin faisait déjà partie de la communauté depuis dix ans en tant que magasin général tenu par Simon Mendelson, le grand-père du dernier propriétaire de l’entreprise, Simmy Mendelson. « C’était comme un pawn shop », explique Simmy, « ils vendaient des vêtements et achetaient et vendaient même de l’or ». En effet, d’après ses cartes d’affaires, Simon’s General Store achetait et vendait « tout ce qui avait de la valeur ». Pendant un certain temps, le magasin a même fait office de centre d’échange de typographes, achetant, vendant et réparant toutes les marques de machines à écrire.

Cartes d’affaires marquant la transition entre Simon’s General Stores, Simon’s Typewriter Exchange et Simon’s Camera Exchange
Simon Mendelson, fondateur du magasin général, était un immigrant roumain qui gagnait d’abord sa vie comme colporteur, parcourant le lac Saint-Jean pour vendre ses marchandises. Peu après, lui et ses frères ouvrirent leurs propres commerces : l’un sur le boulevard Saint-Laurent, tout près, et celui de Simon sur la rue Craig (aujourd’hui appelée rue Saint-Antoine). À l’époque, la rue Craig était une artère commerciale animée, grâce à sa proximité avec le port de Montréal. Lorsque les marins débarquaient pour s’approvisionner, le magasin général de Mendelson était l’endroit idéal pour répondre à tous leurs besoins. Le fils de Simon Mendelson, Hy, a commencé à travailler dans l’entreprise familiale à l’âge de douze ans seulement. Après avoir travaillé plusieurs années aux côtés de son père, Hy décida de réorienter le magasin pour se spécialiser dans les appareils photo et les équipements photographiques, et Simon’s Cameras ouvrit officiellement ses portes en 1930. En 1973, Simmy Mendelson perpétua la tradition familiale en rejoignant son père chez Simon’s Cameras après avoir obtenu son diplôme en commerce. Il a ensuite travaillé chez Simon’s Cameras pendant 44 ans, conseillant et tissant des liens avec des passionnés de photographie de tous âges qui revenaient régulièrement au magasin. Il se souvient : « Les gens entraient et disaient : Je me souviens être venu ici avec mon père quand j’étais enfant, ou avec mon grand-père. » Sous la houlette de trois générations de Mendelson, le magasin est devenu un fil conducteur des souvenirs du quartier, résistant à l’épreuve du temps.
Même si aucun autre membre de la famille que les trois hommes de la lignée Mendelson ne travaillait dans l’entreprise familiale, les enfants, nièces et neveux de Simmy participaient souvent à la création de publicités télévisées amusantes, généralement pour la chaîne locale WPTZ-NBC. « La première publicité que j’ai tournée, c’était avec mon neveu, il y a plus de 30 ans », se souvient Simmy. Ses propres enfants se sont également impliqués. Dans une publicité de 1993 faisant la promotion des pellicules Kodak chez Simon’s Cameras, ses deux enfants apparaissent vêtus de tenues des années 1930 pour souligner la longévité du magasin. « Et maintenant, ils sont déjà dans la quarantaine », dit Simmy en riant affectueusement.

Une capture d’écran d’une publicité de 1993 mettant en vedette les enfants de Simmy
À la fin des années 1990, Simon’s Cameras était en pleine expansion : Simmy a ouvert une succursale à Laval, puis une autre à Brossard, gérant ainsi les trois magasins et diffusant le savoir-faire des Mendelson hors de l’île. « Nous nous sommes faits beaucoup de contacts et d’amis », se souvient Simmy, « nous avons accueilli beaucoup de personnalités célèbres. Donald Sutherland venait régulièrement. » Plusieurs films, dont l’action se déroulait souvent à New York, ont également été tournés dans le magasin et ses environs. Simon’s Cameras correspondait parfaitement au look vintage recherché. Par exemple, le charme désuet de la boutique a été mis en valeur dans le film de Robert Zemeckis, The Walk. « C’est une architecture très ancienne », explique Simmy. « Rien n’a jamais changé depuis que j’y ai travaillé. » Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, le magasin était un véritable témoin de l’histoire. « Nous avions beaucoup de vieux objets », se souvient Simmy. « Mon père achetait du matériel à des particuliers, acceptait des reprises, mais ne les revendaient jamais… il les rangeait, tout simplement. » Une publication sur la page Instagram de l’entreprise compare même le magasin du Vieux Port à un musée de la photographie, où « certains des anciens appareils photo argentiques 35 mm qui ont fait de la photographie ce qu’elle est aujourd’hui sont encore disponibles à la vente ». Au fil des décennies, de nombreux articles exposés sur les étagères de Simon sont devenus des pièces de collection ; lorsque le magasin a fermé, Simmy a mis plusieurs de ces objets rares aux enchères, marquant ainsi la fin de près d’un siècle passé à collectionner petit à petit une technologie en constante évolution.

Annonces publiées dans le journal La Presse pour Cameras Simon (dans le sens des aiguilles d’une montre) : 1950, 1977, 1986, 1992, and 1997
Les nombreuses publicités de Simon’s Cameras parues dans les journaux offrent un aperçu similaire de l’évolution de la photographie depuis l’ouverture du magasin. Une annonce datant de 1950 présente Simon’s Cameras (alors appelé Simon’s Camera Exchange) comme distributeur officiel des appareils photo, objectifs et accessoires Leica, garantissant un « stock tout juste arrivé ». Une publicité de 1977 témoigne de la popularité croissante des appareils photo de poche et de la photographie amateur simplifiée, en faisant la promotion du nouveau Kodak Trimlite Instamatic. Dans les années 1980, l’accent est mis sur les caméscopes à la mode, et Simon’s propose même deux dates pour des démonstrations en magasin de son dernier modèle. Dans une publicité de 1992, le magasin vante un Polaroid amélioré comme cadeau de Noël idéal, tandis qu’une publicité de 1997 marque le passage au numérique avec un tout nouvel appareil photo numérique compact. Les publicités de Simon’s, souvent compilées par Simmy, offrent un regard rétrospectif sur la culture matérielle de Montréal : ce qui était nouveau, ce qui était à la mode et ce que les clients recherchaient dans leur équipement.

Enseigne lumineuse installée pour l’Expo 67, vers la fin des années 60
L’enseigne de Simon’s Cameras a également évolué au fil des ans, s’adaptant au contexte visuel et politique de Montréal. La première enseigne du magasin, à l’époque où il ne vendait que des appareils photo, comportait des lettres au néon audacieuses, typiques d’une époque où les néons illuminaient les rues de Montréal — mais l’entretien des tubes de néon coûtait cher, et l’enseigne fut rapidement simplifiée. Même si le grand néon ne décorait plus la façade du magasin, la famille de Simmy a conservé un élément mémorable : une flèche au néon pointant vers le magasin, avec « Simons » écrit en dessous, qui dépassait à angle droit pour attirer l’œil des passants sur le trottoir. Aujourd’hui, chacun des fils de Simmy possède un côté de la flèche pour commémorer l’histoire de l’entreprise familiale. La version moderne de l’enseigne a été installée juste à temps pour donner un nouveau look à Simon’s à l’occasion de l’Expo 67, alors que des visiteurs du monde entier affluaient vers le centre-ville de Montréal.
Conçue et réalisée par l’entreprise montréalaise Mayman Signs, cette nouvelle enseigne était rétroéclairée plutôt qu’au néon et comportait des lettres rouge vif sur fond blanc. Elle s’est rapidement adaptée au nouveau contexte urbain de Montréal : en 1976, la rue Craig a été rebaptisée rue Saint-Antoine dans le cadre d’une initiative visant à donner des noms français à davantage de rues de la ville. Peu après, le changement de l’enseigne est devenu une nécessité en vertu de la nouvelle Charte de la langue française, et vers 1980, l’entreprise est officiellement devenue Cameras Simon. Une nouvelle enseigne a rapidement fait son apparition — calquée sur la version de 1967 mais mise à jour avec le nouveau nom du magasin — et elle est restée au-dessus de la porte d’entrée jusqu’à la toute fin. Pour les habitués, cependant, le nom est resté « Simon’s Cameras » malgré le changement officiel. « Pour tous les clients de longue date, ça a toujours été Simon’s. Je dirais même que pour 90 % des francophones qui entraient, c’était toujours Simon’s », se souvient Simmy.
Rédaction et recherche par Marie Bernard-Brind’Amour